Rousseau - Les Confessions - Episode du noyer - Livre I

Épisode du noyer : « O vous, lecteurs curieux ... César à trente. »


Texte de cet épisode

Nous sommes situés après l'épisode dit du « peigne cassé », où le jeune Rousseau a découvert l'injustice qui règne dans la société, ce qui marque l'effondrement du monde de l'enfant, en effet il a été traumatisé par le fait qu'on le punisse alors qu'il est innocent, et la genèse d'un homme révolté, cette découverte révoltait encore le narrateur qui décrit la scène, les deux cousins quittent Bossey, qui a cessé d'être pour eux le paradis terrestre. Ce temps fut pourtant heureux comme en témoigne l'épisode que l'on va étudier où le narrateur adopte un ton sérieux, épique qui fait d'une "petite anecdocte de cet heureux âge" qu'est l'enfance une "horrible tragédie". Nous étudierons tout d'abord comment Jean-Jacques, enfant, et son cousin [Abraham] Bernard voyaient cette scène puis comment Rousseau, narrateur, perçoit cette scène "trente ans" après.

  1. Scène vue par les enfants
    1. Jean-Jacques et Abraham veulent faire comme les grands :
      Ils veulent aussi planter un arbre : "planter un arbre sur la terrasse" ce qu'ils font strictement : ils "coupe[nt] une bouture d'un jeune saule", ils le plantent en respectant une certaine distance de plantation par rapport au noyer (huit ou dix pieds, soit environ 2,5 ou 3 mètres) qu'ils jugent acceptable : ils respectent ainsi le noyer qu'ils qualifient d' "auguste", ils l'arrosent en "n'oubli[ant] pas de faire aussi un creux autour de [leur] arbre", l'adverbe "aussi" marque bien qu'ils procèdent exactement comme M. Lambercier. Ils construisent "un aqueduc" pour avoir de l'eau et ainsi empêcher leur saule de "périr de sécheresse", comme les Romains.
    2. Ils exécutent l'arrosage du saule très sérieusement au point de les rendre presque "en délire".
      • Jean-Jacques et son cousin s'acharnent pour pouvoir arroser leur saule : l'adverbe "absolument" marque bien leur détermination, ils "employ[èrent] toutes sortes de ruses", ils "exécut[ent] avec ardeur" cette tâche, "rien ne [les] rebuta : Omnia vincit labor improbus" (citation tirée de Virgile (Géorgiques, I, 145-146) : "un travail acharné a raison de tout".
      • Intelligence du travail : on peut le remarquer dans l'énumération de tous leurs travaux et en particulier pour la construction de leur aqueduc qui n'a pas du être très simple à réaliser comme ils n'ont pas réussi cette tâche la première fois : "la terre s'éboulait", "tout allait de travers"
    3. Grandissement épique :
      Nombreuses hyperboles qui engendrent de l'exagération. Ce caractère extraordinaire s'exprime par des expressions et des termes comme : "grande histoire", "frémir", "ardents spectateurs", "comme en délire", "mort certaine" et qui font penser à une épopée ou à une "horrible tragédie" : "[M. Lambercier] frappe de toutes parts des coups impitoyables, dont chacun portait au milieu de nos curs", cet image nous fait part de la violence de la destruction de leur aqueduc. Rousseau utilise également des comparaisons avec la civilisation romaine : "idée très naturelle qu'il était plus beau de planter un arbre sur la terrasse qu'un drapeau sur la brèche", leur "rigole" ou "canal" devient "un aqueduc", il se compare lui-même à un empereur : "A dix ans j'en jugeais mieux que César à trente", ces nombreuses références romaines nous donnent l'impression que ceci était plus glorieux qu'une "expédition" dirigée par Jules César pour conquérir de nouveaux territoires, et son récit a un rythme croissant qui a pour but de nous donner l'impression d'une épopée.
  2. Le regard du narrateur
    1. L'amusement du narrateur sur son sujet.
      On voit déjà dans le contexte que Rousseau, narrateur s'amuse de cette anecdote d'enfance : "celle du noyer de la terrasse est plus amusante pour moi ...", on le remarque encore à la fin de cet épisode : "On croira que l'aventure finit mal pour les petits architectes."
    2. La reprise du point de vue de M. Lambercier, qui a été "frappé" de la "friponnerie" au point de s'emporter et de tout détruire à l'aide d'une pioche, mais qui ne leur dit "pas un mot de reproche" par la suite : "tout fut fini", puis qui en rit "à gorge déployée", avec un "rire [...] s'entenda[n]t de loin", met en évidence le caractère enfantin de cette "aventure".
    3. Mise en scène de l'histoire :
      L'histoire est théâtralisé par la présentation qu'en fait Rousseau alors que ce n'est qu'une anecdote : "horrible tragédie", "O vous", "écoutez-en", il s'adresse à ses "lecteurs curieux"

Cette anecdote d'enfance nous montre l'importance qu'accorde Rousseau à ses moments de bonheur lors de son enfance, qui a été vécue comme une conquête romaine tournant au "tragique", le fait que le narrateur s'en amuse lorsqu'il le raconte est compréhensible : on ne plante pas une petite "bouture" à côté d'un "grand arbre".

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